HAWA FM

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Briser le silence autour des identités queer musulmanes concerne tout le monde.

Nous avons la liberté de choisir les causes qui nous fédèrent. Alors que le climat médiatique pré-covid 19 maintenait le débat autour des grands poncifs de la laïcité et du voile, je considère qu’il nous revient de choisir ce qui fait sens pour nous. Je veux adresser ici la question de la reconnaissance des personnes musulmanes LGBT+ au sein de la communauté musulmane. Si je me méfie de la dénomination “communauté musulmane” de part son aspect uniformisateur, elle permet néanmoins de nous réunir quand cela est nécessaire.

Tout d’abord, il faut reconnaître l’évidence : la communauté musulmane française, à laquelle je revendique mon appartenance, peut faire preuve d’une homophobie parfois féroce, aussi bien tournée vers des individus à l’extérieur comme à l’intérieur de son large cercle. Sans vouloir stigmatiser les musulmans, il important de reconnaître en préambule ces préjugés tenaces qui peuvent trouver en partie leur explication dans le fait que l’homosexualité soit pénalisée dans nombre de pays musulmans.

Une fois ce désagréable constat fait, je souhaite me concentrer sur la question de notre rôle à tous face à ces discriminations. Quand je vois autour de moi des musulmans LGBT+ souffrir d’invisibilisation, voir de la négation de leur existence, je me dis qu’en tant que jeune musulmane, il est temps de faire face à mes responsabilités. Si j’ai une voix aujourd’hui, je veux que ce soit celle de la solidarité. En tant que femme cis hétéro, je ne suis pas une concernée mais je souhaite devenir une allié-e, car il me semble justement nécessaire que nous nous sentions tous plus concernés. Je reconnais l’aspect contradictoire de ma position. Difficile de se placer comme allié-e lorsque l’on écrit à la première personne, l’allié-e étant avant tout celui qui se tait pour laisser toute la place au récit de l’autre. Mais j’en appelle ici à la cohésion, à la reconnaissance de ces identités multiples, à faciliter la parole des concerné.e.s et à lutter contre leur exclusion. Parlons en autour de nous, avec nos familles, nos proches pour normaliser, banaliser ces vécus et qu’il ne soit plus dit qu’être LGBT+ est incompatible avec la foi musulmane.

Ce qui me dérange est la place d’entre-deux réservée à ceux qui veulent à la fois vivre en accord avec leur orientation sexuelle et en harmonie avec leur foi musulmane. Ceux qui se définissent comme croyants et/ou pratiquants tout en assumant leur identité queer. S’il est important que des espaces “safe” existent pour que des musulmans LGBT+ puissent se réunir et prier ensemble en toute quiétude, il est néanmoins regrettable qu’ils doivent s’isoler et que beaucoup ne puissent se rendre dans des mosquées traditionnelles sans la peur d’être “démasqués”. En quoi la vie sexuelle ou amoureuse d’une personne interfère-t-elle avec sa démarche spirituelle ?  Comment vivre une spiritualité épanouie si l’on n’est pas en phase avec soi-même ? Cela est impossible. Ma définition de la spiritualité ici est large, elle comprend aussi bien une pratique religieuse nourrie, une certaine “sensibilité”, que le simple sentiment d’appartenance. Quelle que soit sa modalité, elle est censée apporter épanouissement et paix intérieure, or une grande majorité de musulmans homosexuels témoignent de l’écrasante culpabilité qu’ils ont ressenti au moment de la découverte de leur orientation sexuelle et dont certains n’arrivent pas à se départir à l’âge adulte. Culpabilité envers leur famille -ne pas correspondre aux attentes parentales- mais aussi culpabilité envers Dieu -se demander quelle faute ils ont commis pour mériter ce que certains vivent comme une véritable punition-. Et si nombre d’enseignements religieux peu éclairés jouent sur la culpabilité comme ressort de la piété, cette vision est non seulement simpliste mais parfois même dévastatrice quand elle s’attaque à une composante intrinsèque de l’identité d’une personne. 

Mon but n’est pas d’opérer un changement radical des mentalités. Je souhaite avant tout témoigner ma considération aux personnes qui peinent à conjuguer leurs identités sexuelles et/ou de genre avec leur pratique religieuse, parce que certains leur refusent ce droit à la complexité. Il peut soit leur être reproché d’être les victimes volontaires d’un système religieux oppressif, soit dans certains cas il leur est demandé de ne pas “salir” l’image de la communauté. Mais l’injonction à l’uniformité n’est-elle pas un autre visage de l’oppression ? La demande permanente de justifier ses origines, ses croyances, ses choix, sa sexualité, est en soi une violence, un rappel récurrent de l’exclusion du cadre dominant. 

Parmis les cercles musulmans que je côtoie, qu’ils soient familiaux, amicaux ou spirituels, j’entends en permanence des appels à l’ouverture d’esprit et au vivre ensemble. Une majorité affirme même n’avoir aucun soucis avec l’homosexualité, mais ce n’est pas en tolérant passivement que les mentalités évoluent. De plus, quand on creuse un peu, on tombe souvent sur des discours de ce genre : “je n’ai rien contre l’homosexualité, mais j’espère que mon enfant ne le sera pas” et quand je demande pourquoi, on me répond qu’être musulman.e, de plus quand racisé.e, est déjà très compliqué en France à l’heure actuelle. Il faut certes être bien conscient de l’intersectionnalité des luttes dans le contexte actuel et ne pas en diminuer ses enjeux car il est d’autant plus compliqué de déconstruire des discriminations au sein de groupes déjà opprimés. Mais est-ce que ce genre de discours ne revient pas à dire qu’il ne vaut mieux pas s’e rajouter trop de “tares” ? N’est-ce pas une manière d’internaliser la xénophobie, d’accepter la haine de soi et de signifier à une personne musulmane que si en plus elle choisit d’être queer (comme si c’était un choix), elle “cherche les ennuis” ? 

Les témoignages à ce sujet ne manquent malheureusement pas et il me semble important de reconnaître qu’il s’agit là de véritables agressions. Nous acceptons depuis trop longtemps la violence verbale. Si elle est souvent insidieuse et plus discrète que celle physique et sexuelle, elle est de fait bien plus courante et répandue, notamment au sein des foyers, et ses conséquences sont également désastreuses sur la santé mentale. Le travail essentiel d’associations comme Lallab (féministes musulmanes, anti-racistes et anti-homophobes), Merhaba en Belgique ou de militants comme l’imam Ludovic-Mohamed Zahed, cité plus haut, qui oeuvre à démontrer que l’islam n’est pas fondamentalement une religion homophobe, mais que le phénomène relève davantage de constructions culturelles, tout comme la misogynie, ouvre la voie à un travail de longue haleine. À nous également de porter et de défendre la parole que nous souhaitons entendre. Et si mes actions ne se résument au final qu’à des mots, j’espère au moins que des amis chers liront ces lignes et se sentiront plus reconnus, comme nous demandons tous à l’être.

Pour aller plus loin :

  • Découvrir les artistes de l’exposition Third Muslim qui a eu lieu en 2018 au SOMArts Cultural Center de San Francisco sous le sous-titre évocateur de Queer and Trans* Muslim Narratives of Resistance & Resilience
  • Écouteren podcast les interventions de Ludovic-Mohamed Zahed sur France Culture ici et ici, ou bien cet article du Monde à la rencontre de son association
  • Lire les témoignages d’artistes anglais musulmans queer et d’origine pakistanaise 
  • Découvrir la série Just Me and Allah de la photographe américaine musulmane et lesbienne Samra Habib mettant en valeur les récits de musulmans LGBT+, ainsi que celle de la photographe Lia Darjes Being Queer. Feeling Muslim.

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